Clara Fierfort
vue d'atelier

 
 

Née en 1989 à Reims, vit et travaille à Paris et Saint-Denis.
A étudié l’histoire de l’art à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

 

Membre du Bureau Pilote, atelier à Saint-Denis.

 

 

 

 

Chasse Sauvage /2018


 

« Il voudrait bien être absent; mais il est présent; il voudrait bien voir, sans être aussi victime, les sauvages exploits de ses chiens. Ils se dressent de tous cotés autour de lui, et, le museau plongé dans le corps de leur maitre, caché sous la forme trompeuse d’un cerf, ils le mettent en lambeaux; ce ne fut qu’en exhalant sa vie par mille blessures qu’il assouvit, dit-on, la colère de Diane, la déesse au carquois. »

Ovide, les Métamorphoses

 

 

Il y a un an je commençais des collages. Je dessine puis découpe, retouche, agrandit ou réduit puis découpe à nouveau. Sur ma table les morceaux colorés et dispersés s’étalent, les couleurs clignotent. Ils sont comme les innombrables losanges bariolés d’un costume d’Arlequin. Et comme chez Arlequin, derrière le plaisir du jeu et de la combinaison, une inquiétude murmure et ricane.

 

Au commencement donc il y a la peste. La peste noire qui frappe l’Italie au 14ème siècle, provoquant des milliers de mort et dont Boccace décrit au tout début du Décaméron l’effet délétère sur la société florentine.

 

Les récits s’enchâssent et se répondent dix jours durant, chaque journée se déployant autour d’un thème précis. Le cinquième jour est dévolu au «singulier bonheur qui, au terme d’accidents cruels ou malencontreux, échut à des amants». C’est au cours de celui-ci qu’est racontée l’histoire de Nastagio degli Onesti qui constitua l’amorce de mon travail.

 

Cet épisode du Décaméron a été peint sur quatre panneaux en bois par Boticelli pour orner une chambre nuptiale. C’est la silhouette précise des deux limiers courant sur trois de ces panneaux que j’ai reprises pour les dessiner, les dupliquer et les disperser dans mes collages.

 

Si cet épisode singulier a trouvé un écho a nourri mon travail c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans un entrelacs d’histoires plus large. Au départ il y a le motif mythique de la chasse renversée, dont l’illustration exemplaire est le dépeçage du chasseur Actéon par sa meute tel qu’Ovide le raconte. Au fil du temps d’autres histoires s’y sont agrégés jusqu’à constituer un ensemble très fourni que les anthropologues regroupe sous la désignation de Chasse Sauvage. Ce mythe populaire courre, se transforme et s’enrichit dans toute l’Europe depuis le Moyen Age. Ce qui relie toutes ces histoires est la même idée d’un déferlement périodique sur terre d’une chevauchée tumultueuse de défunts menant une chasse et menaçant d’enlever avec eux les vivants qui viendraient à les croiser.

 

La violence des hommes et les règles concernant sa mise en oeuvre sont l’enjeu des ces légendes qui par le biais de la chasse orchestrent un mode d’échange particulier entre les vivants et les morts. C’est la mise en scène du risque à franchir les frontières tracées pour organiser le chaos du monde et par la même son équilibre fondamentalement fragile qu’évoquent ces récits.

 

La Chasse Sauvage provoque l’épouvante, mais avec ses grimaces elle est aussi liée à la farce et à la mascarade et Hennequin le personnage au masque noir qui bien souvent mène ces chasses, en une pirouette et les pieds joints, retrouve Arlequin. C’est ce lien entre le grotesque et l’élégie, la farce et l’inquiétude que je cherche à déployer dans mes dessins.

 

Je dessine, je découpe, compose et rassemble; les éclats de papier se répondent, ils sont un fil qui nous fait remonter le courant d’histoires anciennes, perdues et retrouvées. Notre regard s’abîme dans les multiples possibilités qui s’offre à lui et les combinaisons que son seul désir peut y faire naitre. La question est toujours la même: comment organiser l’hétérogène, unir ce qui est épars? Quelle place faire à l’autre pour être soi?

 

Au commencement donc il y a la peste. Il y a aussi la violence et la guerre, la rage; il y a aussi le jeu, le rire et les masques et partout la cruauté qu’il nous faut à défaut de pouvoir tout à fait apprivoiser regarder en face.

 

C.F.

 

 

 

 

Les chiens jaunes /2017


 

« Perds ta raison

Ne crains rien

Pas de dieux

Que des hommes que des hommes ! »

Wajdi Mouawad, Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face

 

Deux types de chiens hantent les œuvres de Clara Fierfort. Il y a, d’abord, les chiens sauvages. Sans race, ils nous rappellent l’origine du monde – ou plutôt, de la guerre. Ils incarnent une violence spontanée, ancestrale. Leurs sexes sont dressés. Ils sont libres, errants. Ils sont nos mythes, notre bête du Gévaudan. Ce sont eux qui, dans la série des Incendies, font tourner la roue de la Fortune, transformée en pneu. Bien que dissimulés dans le temps et l’Histoire, ils sont nos pulsions les plus anciennes.

 

Il y a, ensuite, les Bull Terrier, chiens de race et de combat créés et dressés par l’homme pour une violence orientée, efficace. Ces chiens ont en collier les sexes de leurs maîtres. Ils incarnent leurs désirs contenus, organisés pour mieux se déchainer dans le cadre défini de la guerre ou de la chasse. Dans Stylitte /1, un des chiens au pied de l’autel, nous faisant face, porte sur lui, Minotaure inversé, un masque grec – le masque de la civilisation qui dissimule sa violence sous couvert de rituel, de tradition. L’autel près de lui exprime bien cela : un masque, encadré de phalli, sur lequel sont plantées les offrandes, des lambeaux d’hommes, un bras, une main.

 

Clara Fierfort nous dit la violence du monde et de l’homme contre l’homme sans jamais tomber dans l’obscène. Ce que nous montre l’artiste par la pointe de son feutre, de son crayon, de sa plume, c’est ce masque de la civilisation et les lambeaux de chair qu’il dissimule. Elle nous révèle le secret du masque. Par un pneu, elle suggère un terrain vague, un charnier, un champ de bataille. Dans la série I. E. D. (Improvised Explosive Device – Éclats), l’autre explose en constellation de membres de poupée, d’éclats d’Astro Boy – « Dans la sueur de l’Histoire / Poussière du sang / Fragments de l’horreur ». Oscillant entre le réalisme des figures en noir et blanc et les éclairs de comics en couleurs vives, Clara Fierfort appuie sur la grimace des masques, faux sourire grinçant, et sur les jeux cruels des chiens.

 

En dehors des membres et des organes disséminés sur le papier, il n’y a pas d’humains dans ces œuvres. Les seules formes humaines sont les statues. Le chien, placé dans le temple, reprend le sacrifice rituel initié pour les dieux et poursuivi, après leur mort, dans la guerre et dans la chasse. Dans Canicule, les masques sont enfouis sous la terre, associés aux armes de la guerre et aux organes épars du charnier engendré – « Aphones sont les dieux / Et sourds sont les hommes / Tranquilles les pierres / Tranquilles les pierres ». Les chiens dansent sur cette fondation, sous l’orage du désordre.

 

« Éclatant en sanglots

J’ai vu :

Massacres et horreurs insoupçonnables

Hommes à l’infini marchant âprement loin de leurs maisons

Des ciels noirs

Des mers sans terres

Des cités monstrueuses

Des animaux éperdus

Et du sang

Des guerres mitrailleuses

Guerres nouvelles nées de rêves sublimes

Brûlures sur brûlures

L’Histoire affamée

Dévorante dévorant

Toujours plus toujours plus ! »

 

Cette violence nous renvoie à ce qui construit notre civilisation, à Apollon et à ses masques opposés à Dionysos et à ses chiens. Le travail de Clara Fierfort est porté par cette volonté de montrer l’organe derrière le mythe, la vérité sensuelle et violente de nos métaphores – citons les séries Parques et Mille yeux. L’Histoire organique de la violence, du meurtre, se répète jusqu’à nous en boucles et en échos, tournant sur elle-même sous des masques différents.

 

Mathilde Leïchlé

 

 

 

 

La table à dessin /2016


 

 

La table est ce sur quoi le divers et le dissemblable se rencontrent et créent des interactions. On peut y faire un repas, y déposer des offrandes, y disséquer un corps, y organiser une connaissance, y pratiquer un jeu de société ou y tramer quelques opérations magiques. La table dans tous les cas recueille les hétérogénéités, donne forme à des relations multiples. Penchée au dessus de la feuille, l’oeil attentif et bien ouvert, la main de la dessinatrice effleure le papier -contact plus ou moins doux, contact plus ou moins rêche- la pointe paisiblement et patiemment, malignement, effleure, gratte, caresse, palpe, agace, fouille, incise le papier.

 

Il lui faut être dans le moment du trait, cet entre-deux cruel et riant, qui tout à la fois sépare et relie, informe et tranche. Les formes alors se déploient: plantes exotiques, indolentes et vénéneuses, fleurs entêtantes, pieds menus se balançant, sexes gonflés, foies colorés, membres étirés; la grande ronde des organes soupirants. Parfois on peut déceler le bourdonnement des mouches ou le grouillement de quelques petits animaux inconnus. Sur le papier les formes vivent, suantes, crachantes, exaltantes.

 

Le temps déployé dans l’espace de la feuille n’est pas immobilisé; comme les formes qui se gonflent et se dégonflent, le temps s’étire, élastique. Dans un enchaînement de dilatations et de contractions, une pulsation chaude innerve et irrigue les dessins. Ce temps plastique est celui du désir, les motifs et les formes se combinent, s’agglutinent, s’entrecroisent. Tout se joue et se rejoue sous vos yeux. Comme dans l’amour physique où le désir constamment se relance, son énergie combinatoire et sa gymnastique enthousiaste se déploient.

 

C’est un plaisir continuellement recommencé mais aussi un spectacle anxieux: langues tendues et pointées, bouches grimaçantes et toutes dents dehors, acrobaties farcesques, contorsions grotesques, répétitions hypnotiques et clignotantes agacent le regard et l’inquiètent. Si le dessin met un place une parade, un jeu de séduction, celui-ci n’est pas la promesse d’une intimité consolante et rassurante. Le burlesque et l’artificialité ricanante des mises en scène dessinées permettent la mise à distance par l’humour. Ils révèlent dans le même temps la dimension inquiète et cruelle distillée par ce piège oculaire qu’est devenu le dessin, quand le regard, comme enivré se perd dans les circonvolutions malicieusement gracieuses du trait.

 

Le temps à part dans lequel le dessinateur et le regardeur évoluent permet une attention particulière aux détails et à l’imagination de s’ouvrir. Une narration singulière se déplie dans le moment silencieux et dynamique du regard. Suivant ses différents rebonds, celui-ci s’attarde sur les enroulements du trait, s’enfonce dans les plis et replis, ricoche. Un battement se crée, une tension entre proximité et distance. Se rencontrant, se confrontant, se croisant et se recroisant dans l’espace de la feuille, les correspondances et analogies formelles, les jeux entre différents motifs graphiques permettent au regardeur de recueillir la gerbe des multiplicités figurales qui attendent d’être vues. Des histoires espiègles et narquoises, à la fois inquiètes et légères s’entremêlent et se remettent sans cesse en jeu. Une prolifération narrative se met ainsi en place entre surprise et reconnaissances, continuité et interstices, souvenirs ou remémorations.

 

C.F.